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Pour l’Arménie,
contre la loi
L’été de mes quinze
ans, deux livres me feront voir le monde d’une autre façon, Si
c’est un homme, de Primo Levi et Un génocide exemplaire :
Arménie 1915, de Jean-Marie Carzou. Dès lors la shoah ne
cessera de me hanter, ainsi que le génocide arménien, que ma
mémoire fredonne sur l’air de Ils sont tombés du grand
Aznavour. Je l’évoque dans mon petit Pour Malraux, paru en
1996. Je conserve, comme une relique, Sissouan ou
l’Arméno-Cilicie, le mémorial, acheté naguère au Caire,
publié par les Frères de Saint-Lazare de Venise après les
massacres de 1895, que j’ai fait reproduire à quelques exemplaires
pour Pascal Carmont, notre ancien Consul Général à Alexandrie,
auteur des Amiras, et pour d’autres amis qui se
reconnaîtront. J’ai exhumé un ouvrage peu connu du Général de
Gaulle, Histoire des Troupes du Levant, où il évoque notre
Armée de Cilicie qui s’est fait tailler en pièce jusqu’en 1921
pour protéger les Arméniens qui étaient demeurés dans leur pays.
Ce texte vient d’être édité comme le prolongement naturel de La
France et son Armée. On aura compris que j’ai toujours été
un sympathisant engagé de la mémoire arménienne.
Pourtant, si j’avais
été à Paris plutôt que dans ma circonscription savoyarde, en
cette avant-veille de Noël –ou presque- où la proposition de loi
de mon amie Valérie Boyer que je respecte et que j’admire à
maints égards, avait été inscrite subrepticement à l’ordre du
jour de l’Assemblée Nationale, je ne l’aurais pas votée. Et
j’ai cosigné le recours devant le Conseil Constitutionnel.
Pourquoi ?
Par indifférence au
génocide arménien ? Assurément pas.
Par peur de la
Turquie ? Pas davantage. Il ne faut jamais renoncer à être
juste par peur des réactions. Je me souviens de ces chefs de grandes
entreprises françaises qui conchiaient Jacques Chirac en 2003, au
motif que sa position sur l’aventure américano-britannique en
Irak, leur fermeraient les marchés fabuleux de la reconstruction qui
ne tarderaient pas, après quelques semaines d’une promenade
militaire de quelques mois, gagnée d’avance… On connaît la
suite. Je n’ai par ailleurs jamais compris que la Turquie ne
reconnaisse pas l’évidence et la réalité du génocide, d’autant
que le triumvirat de Jeunes Turcs, Talaat, Djemal et Enver Pacha, qui
en est à l’origine, signe l’Empire finissant, et non la
République Kémaliste, fondée sur des bases radicalement nouvelles.
La Turquie contemporaine s’honorerait tout simplement de
reconnaître ce qui fut, au lieu de s’enferrer dans le déni, et
d’exercer ces pressions sur son territoire, comme à l’étranger,
sur les historiens et les chercheurs pour nier plus d’un siècle
après que 1,2 million d’Arméniens sont morts par préméditation,
ce qui s’appelle un génocide.
Par juridisme
intempestif ? Laissons le Conseil Constitutionnel trancher.
A lire les constitutionnalistes, qui ne sont pas toujours
convaincants, on sait le sujet complexe, notamment dans ses
interférences avec le droit européen. Il sera intéressant de voir
la position de notre juridiction constitutionnelle sur ce sujet.
Étant entendu que l’on sait bien qu’il n’est pas d’abord
juridique. C’est si vrai qu’il n’existe pas même en Arménie
une loi équivalente. On ne peut pas reprocher aux parlementaires,
surtout quand ils ont l’impression d’avoir été mis devant le
fait accompli, d’user de leurs prérogatives. J’ajoute que
l’inconstitutionnalité éventuelle de la loi ne signifie
évidemment pas que les allégations turques deviendraient légales.
Par naïveté
politique ? La censure de ce texte serait donc un désaveu
pour Nicolas Sarkozy, et point pour François Hollande ? Allons
donc ! Ce texte d’origine socialiste a été endossé par la
majorité, et approuvé par tous. Comment imaginer que les partis
politiques, dont aucun n’a demandé le scrutin public au moment du
vote de la loi, puissent être d’une telle légèreté sur un
dossier aussi grave ? Tout le monde aura à gagner, que même
animés par les meilleures intentions du monde, tombent les
faux-semblants.
Non. Je pense tout
simplement qu’il ne revient pas au Parlement d’écrire
l’histoire. Dans cette grande querelle, j’ai toujours dit et
écrit que ma position était celle exprimée par Pierre Nora, ainsi
que Françoise Chandernagor. C’est d’ailleurs la conclusion d’une
récente mission d’information de l’Assemblée Nationale,
exceptionnellement présidée par le Président de l’Assemblée
Nationale, Bernard Accoyer.
La question arménienne
n’est pas historique, ni mémorielle. Même si le Parlement
pourrait voter une résolution, comme l'a préconisé le rapport
Balladur sur la réforme de la Constitution.
La question arménienne
est politique. La solution est donc diplomatique. Les chancelleries
doivent en faire une exigence dans leurs relations avec la Turquie,
de la même manière qu’on exige l’abolition de la peine de mort,
et que l’on devrait exiger qu’elle lève le blocus qu’elle
impose à la République d’Arménie.
La liberté, la
responsabilité et la cohérence ont toujours été les lignes de
force qui ont déterminé mes votes à l’Assemblée Nationale. Sur
cette inutile polémique, je ne m’en suis pas départi.
Hervé GAYMARD
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Revenir au Franc
serait-il la solution miraculeuse ?
Dans les périodes de
désarroi, il est évidemment tentant de s’en remettre à des
solutions apparemment simples, d’autant que pour les plus de trente
ans, il y a une relation affective plus forte pour le Franc que pour
l’Euro. Je pense pourtant que faire croire aux Français qu’un
retour au Franc réglerait nos difficultés relève de la tromperie.
Et les décideurs politiques, ainsi que les commentateurs qui
défendent cette idée, apparemment populaire, savent très bien
qu’ils mentent aux Français.
La décision politique
est plus difficile à prendre que pour le passage à l’Euro, décidé
« à froid », dans un contexte favorable, préparé par
de nombreux traités, et approuvé par referendum. Au contraire, la
décision de quitter l’Euro doit se faire dans la plus grande
confidentialité, pour éviter les raids spéculatifs dans les jours
qui précédent l’effectivité du changement de monnaie, sans
consultation démocratique préalable, car il ne s’agirait pas de
construire une monnaie dans une démarche volontariste, mais de
détruire une monnaie dans l’affolement.
Les considérations
techniques ne sont pas à négliger : il faudrait frapper des
pièces, imprimer des billets, dans la plus grande discrétion, en
quantité suffisante, ce qui relève d’une prouesse impossible.
Mais le plus important
est évidemment les conséquences qu’une telle décision aurait sur
la vie quotidienne des Français. Le Franc perdrait sans doute le
tiers de sa valeur, ce qui aurait plusieurs conséquences négatives.
D’abord le coût du remboursement de la dette s’accroîtrait
d’autant, ce qui étranglerait davantage le budget de l’Etat,
provoquant l’augmentation des impôts, le gel de tout
investissement, la baisse des salaires des fonctionnaires, et la
baisse des prestations sociales. Le coût des importations, notamment
le gaz et le pétrole, augmenterait encore le déficit commercial, et
provoquerait une inflation importée, qui pourrait avoisiner les 20
%. Bien évidemment, les salaires ne pourraient pas suivre cette
spirale inflationniste, le pouvoir d’achat s’effondrerait pour le
secteur privé comme pour le secteur public, provoquant au bas mot un
doublement du taux de chômage actuel. La défiance vis à vis de
l’Etat provoquerait un accroissement des taux d’intérêt, une
raréfaction du crédit, qui s’entendrait immanquablement aux
entreprises et aux ménages. Un contrôle des changes strict,
asphyxierait l’économie française, qui entrerait, après une
chute brutale, dans une phase de déclin prolongé.
Est-ce que, à l’inverse,
la dépréciation de la monnaie aurait des incidences positives sur
notre économie, du fait de la surévaluation de l’Euro, par
rapport au Dollar américain et au Yuan chinois ? Rien n’est
moins sûr, car si certaines de nos entreprises retrouvaient de la
compétitivité, nous serions contraints d’importer encore des
biens que nous ne fabriquons plus depuis longtemps. A long terme, on
peut faire le pari d’une certaine réindustrialisation, mais le
choc négatif du changement de monnaie serait bien supérieur aux
gains éventuels à long terme.
Le retour au Franc n’est
donc pas la solution. Cela ne veut pas dire évidemment que les
choses peuvent rester en l’état. Ce qui veut dire d’abord qu’il
ne faut pas faire d’erreur de diagnostic.
Au rebours des idées
reçues, je pense qu’il est impropre de parler de crise de l’Euro.
L’Euro est une monnaie solide, dont la parité n’a pas dévissé,
qui est acceptée dans le monde entier, et qui devient chaque année
davantage un instrument de réserve. La zone Euro, globalement, est
en bien meilleure situation économique et financière que les
Etats-Unis, la Grande-Bretagne, et le Japon.
D’où viennent les
difficultés ?
D’abord parce qu’un
certain nombre de pays ont un endettement public excessif, au-delà
de la situation de la Grèce, marginale au sein de la zone Euro, mais
qui a été le détonateur d’une situation sous-jacente. Il faut
donc réduire les déficits et l’endettement publics, et adopter
cette « règle d’or » qui consiste à ne pas s’endetter
pour payer des dépenses de fonctionnement, ce qui est le simple bon
sens.
Ensuite parce que la zone
Euro n’est pas gouvernée comme le sont les Etats-Unis, la
Grande-Bretagne, ou le Japon. L’union monétaire est incomplète :
la Banque Centrale Européenne, n’est pas le prêteur de dernier
ressort, qui garantit la crédibilité des Etats partout dans le
monde ; il n’y a pas de politique économique et budgétaire
de la zone euro, faute d’une intégration suffisamment poussée,
car jusqu’à présent les Etats-membres de la zone n’ont pas
poursuivi les mêmes objectifs.
Bien avant que cette
crise ne survienne, j’ai conclu un article sur ce sujet, il y a
quelques années, sur cette exclamation : « Angela Merkel
et Nicolas Sarkozy, étonnez nous ! ». Nous y sommes. On a
pu critiquer l’insuffisante réactivité des dirigeants européens
ces dix-huit derniers mois. Il est vrai que certaines bonnes
décisions, prises plus tôt, auraient évité cette crise de
confiance larvée, nourrie par des sommets de la dernière chance qui
se succèdent, sans apparemment prendre des décisions suffisamment
fortes pour être efficaces. Mais il faut être conscient de
l’ampleur de la crise que nous traversons, dans ses multiples
facettes : financière, économique, sociale, monétaire,
morale. De l’histoire et des mentalités différentes des peuples
européens aussi. Mais grâce à la capacité d’entraînement du
Président de la République, de bonnes décisions ont été prises,
tant sur le plan mondial dans le cadre du G20, que dans le cadre
européen.
Il ne faut pas chercher
des boucs émissaires ou des solutions miraculeuses pour sortir de la
crise actuelle. Il faut tout simplement tracer le chemin. Au plan
mondial, renforcer les régulations financières et bancaires, et
promouvoir un commerce international plus équilibré. Au plan
européen, construire un gouvernement économique de la zone euro,
avec des efforts partagés. Au plan national, lutter contre les
gaspillages et les abus, combattre la société d’assistance pour
retrouver des marges de manœuvre pour investir dans les projets
d’avenir, et d’abord dans la jeunesse qui désespère d’une
société vieillissante qui ne s’intéresse pas suffisamment à
elle. C’est donc d’un retour du politique au meilleur sens du
terme que j’appelle de mes vœux.
Hervé GAYMARD
1er Janvier 2012 |